
Jacques Diouf, président du FAO (Reuters)
Le sommet mondial sur la sécurité alimentaire s'est déroulé cette semaine à Rome, au siège de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Pour l'occasion, une cinquantaine de chefs d'Etat et de gouvernement ont fait le déplacement dont le président français Nicolas Sarkozy, le président brésilien Lula, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, et la présidente argentine Carolina Kirchner. Et pour cause, le contexte est très lourd: la flambée des prix alimentaires - le cours des céréales a augmenté de 50% depuis quatre mois rappelle Ouest France - a entraîné de violentes 'émeutes de la faim' (voir Revue de presse du 14 avril) en Afrique, en Amérique Latine et en Asie. Ce sont 100 millions de personnes qui sont soumises au risque de famine, cent millions en plus des 850 millions qui "vivotent" avec moins d'un dollar par jour, soit le septième de l'humanité, écrit Joseph Limagne, dans Ouest France. Durant trois jours, les 192 Etats membres de la FAO ont assisté à cette "conférence de haut niveau sur la sécurité alimentaire mondiale face aux défis du changement climatique et des bioénergies". Abdolreza Abassian, de la FAO, note que «les délégués qui viennent au sommet savent tous ce qui s'est passé et ce qu'il faut faire, à savoir investir à nouveau dans l'agriculture. Les divisions apparaissent sur la manière de s'y prendre». Joseph Limagne notera tout de même quelques "hors sujet", comme celui d'Ahmadinejad, qui s'est une nouvelle fois lancé dans une diatribe anti-Israël. La présence du zimbabwéen Robert Mugabe, accusé d'avoir ruiné son pays, a été elle aussi jugée pathétique.
Le sommet s'est finalement achevé le 5 juin sur l'adoption d'une déclaration commune "par acclamation", selon La Tribune. Les pays s'engagent à réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées pour 2015, et à atteindre la sécurité alimentaire. En outre, le texte souligne que la nourriture "ne devrait pas être utilisée comme moyen de pression économique et politique". En revanche, rien ou peu de choses sur les carburants et l'agriculture subventionnée. Le résultat d'une "bataille du chacun pour soi", écrit Joseph Limagne, le Brésil et les Etats Unis défendant les biocarburants - ils en sont les deux principaux producteurs - et l'Union Européenne "s'accrochant à sa politique agricole commune". Ce sont pourtant deux sujets qui ont été au coeur du débat. Ainsi, écrit Eric Jozsef dans Libération, aux ONG défendant la mise en place d'un moratoire sur les biocarburants, le président brésilien Lula s'est dit «scandalisé de voir l'énergie propre issue des biocarburants pointée du doigt». Les agrocarburants sont notamment accusés d'avoir attiser la flambée des prix agricoles. Quant aux subventions, l'AFP souligne l'attitude de l'Argentine, qui a lutté jusqu'au bout contre une disposition sur "les mesures restrictives qui peuvent augmenter la volatilité des prix internationaux", avant de refuser d'adhérer au texte. Au final, les pays ne font qu'appeler à des "études approfondies" sur les bioénergies, dans une perspective de "développement durable", sans toutefois prévoir la mise en place d'une instance de contrôle ou d'évaluation. De même, le texte "encourage la communauté internationale à poursuivre ses efforts en matière de généralisation des échanges agricoles en réduisant les obstacles au commerce, et les politiques qui sont à l'origine de distorsions des marchés". Au final, on aboutit à une "déclaration a minima", selon la Voix du Nord. Le Monde note tout de même qu'une idée a fait l'unanimité: celle de doubler la production alimentaire mondiale d'ici à 2050 en privilégiant le développement de l'agriculture des pays du sud, surtout d'Afrique. Joseph Limagne signale par ailleurs que Nicolas Sarkozy a eu le mérite de dénoncer l'"erreur stratégique historique" d'avoir privilégier les cultures rentables, comme le coton, au détriment d'une agriculture vouée à l'alimentation des populations locales. Et que son idée de créer un "groupe d'experts sur la sécurité alimentaire", comme il en existe pour le climat, lui paraissait utile. Autre satisfaction: la levée de fonds d'urgence, promis par différents donateurs comme la Banque Mondiale, la Banque islamique de développement, les Etats Unis et la France. Soit 6,5 milliards de dollars, selon Jacques Diouf, président du FAO.
Jacques Diouf, qui avait pourtant déclaré en début de conférence qu'«avec les tendances observées, cet objectif (de réduire de moitié la sous-alimentation dans le monde) serait atteint en 2150 au lieu de 2015», semblait ravi à l'issue du sommet: «on ne s'est pas contentés de paroles mais on a décidé de mobiliser des ressources pour mettre en oeuvre des actions à court, moyen, et long terme». Mais Laetitia Craveul écrit dans Le Monde que le FAO, contesté pour son manque d'efficacité n'avait qu'un but: aboutir à un consensus sur l'idée de produire plus, la question des subventions et des agrocarburants étant nettement plus délicate. Enthousiasme non partagé par le Venezuela, qui a jugé que les pays avaient «laissé passer l'opportunité de faire un pas en avant courageux pour lutter contre le 'fléau' de la faim». Franco Frattini, ministre italien des Affaires Etrangères a lui aussi fait part de sa déception: «il y a eu de grandes déclarations mais je n'ai pas senti cette cohésion unanime qui aurait été nécessaire», arguant que «les remèdes divergent encore beaucoup». Par ailleurs, La Tribune remarque que cette déclaration finale ne fait que reprendre celles des précédents sommets de 1996 et 2002, notamment sur le but d'"atteindre la sécurité alimentaire" et sur l'objectif de "réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées pour 2015 au plus tard". Les ONG ne se sont pas fait attendre pour réagir. Actionaid a ainsi estimé que «les conclusions du sommet sont le résultat du manque de volonté de la part des gouvernements de protéger véritablement les populations les plus pauvres et vulnérables». Nombre d'entre elles ont eu à coeur de défendre l'agriculture familiale et le principe d'autosuffisance alimentaire, face aux "vents de la mondialisation" (Ouest France). Flavio Valente, secrétaire général de l'Organisation internationale pour le droit humain à l'alimentation (FIAN) a ainsi expliqué qu'«il faut renforcer la production locale, pas la placer sour le contrôle de l'agribusiness», Laetitia Craveul ayant noté la présence de quelques multinationales au sommet. Autre son de cloche pour Donald Kabenuka, président de la Banque africaine de développement, déclarant que «l'heure est venue de voir l'agriculture africaine comme une véritable opportunité commerciale». Ndougou Fall, président du ROPPA, un réseau d'organisations paysannes regroupant plus de quarante millions de petits producteurs d'Afrique de l'Ouest, avait pourtant prévenu: «Rome ne doit pas être le lieu où sera ressuscitée une OMC en crise, où seront déterrés les accords de partenariat économique, ni celui où donner une nouvelle vie à la Banque Mondiale», affirmant que «les même procédés produiront les mêmes résultats. Ni la libéralisation, ni une nouvelle révolution verte africaine ne serviront à régler une crise puisqu'elles sont une partie du problème». L'organisation britannique Oxfam est plus tempérée, qualifiant ce sommet de «premier pas important», mais jugeant par la voix de sa responsable, Barbara Stocking, que les dirigeants doivent «s'attaquer aux causes en mettant fin à la production à outrance des biocarburants et en fournissant une aide à plus long terme à l'agriculture», avant de conclure «les bonnes idées doivent être suivie par des chèques au Japon», à savoir au G8 qui se déroulera en juillet.
Sources: La Tribune, La Voix du Nord, Le Monde, Libération, Ouest France




