AFP/Jean-Pierre MullerImpossible d'échapper aux OGM cette semaine, du moins d'un point de vue médiatique. Voici un condensé de ce qu'on a pu lire sur ce sujet ô combien brûlant.
Brûlant, par exemple, le débat parlementaire. Le projet de loi, voté par le Sénat le 8 février, a déchaîné les passions, écrit L'Express. Mais que dit ce projet de loi? Le Nouvel'Obs nous le présente, indiquant en préambule qu'il vise à mettre en oeuvre les recommandations du Grenelle et à transposer en droit français la directive européenne sur les OGM. La loi stipule ainsi que les OGM "ne peuvent être cultivés, commercialisés ou utilisés que dans le respect de l'environnement et de la santé publique". Ils ne pourront être autorisés qu'après une "évaluation préalable indépendante des risques pour l'environnement et la santé publique". La "liberté de consommer et de produire avec ou sans organisme génétiquement modifié", et la "coexistence" des cultures OGM et non-OGM sont également inscrites dans la loi. Le Nouvel'Obs affirme toutefois que certains points du texte ont été remaniés par les sénateurs en faveur des semenciers. Ces remaniements sont présentés par La Croix. Ainsi, la haute autorité devient haut conseil, et les scientifiques y retrouvent leur primauté au détriment des dimensions économiques et environnementales. Un haut conseil qui verra également son pouvoir de saisine restreint. La Croix ajoute que la transparence prévue dans le projet de loi initial en ce qui concerne la localisation des parcelles OGM cultivées a été affaiblie. Les sénateurs ont en effet stipulé que les études réalisées sur les OGM devaient rester confidentielles, car leur divulgation pourrait porter atteinte à la position concurrentielle de l'entreprise. En ce qui concerne le régime de responsabilité, d'après la loi ce seront les agriculteurs, et non pas les distributeurs ou semenciers, qui auront à supporter le risque de contamination, ils devront de ce fait souscrire à une garantie financière. Enfin, le seuil de 0,9% d'OGM a été retenue pour qualifié de "contaminée" une parcelle, soit le niveau européen. Le Nouvel'Obs rappelle enfin qu'un "délit de fauchage" a été créé par le Sénat, prévoyant une condamnation de deux ans de prison et de 75.000 euros d'amendes.
De quoi faire bondir José Bové. Le fondateur de la Confédération paysanne a d'ailleurs assisté avec Arnaud Apoteker, porte-parole de Greenpeace sur les OGM, à l'ouverture des débats à l'Assemblée Nationale. Sans provoquer d'incident, précise Le Figaro (sic). Au cours de ce débat, trois ministres sont intervenus pour défendre le projet, indique le journal. Jean-Louis Borloo, qui avait affirmé qu'il préférait l'ancienne version du projet de loi, nous rappelle La Croix, est tout de même allé défendre ce texte, qui doit faire «des biotechnologies ce que nous voulons, et pas nous y soumettre». Le ministre de l'Ecologie a en outre affirmé que ce projet de loi «ne décide pas que la société soit pour ou contre les OGM» mais il «rompt avec le laisser-faire de la dernière décennie pour construire un cadre juridique responsable». Autre ministre, celui de l'Agriculture: Michel Barnier, qui a appelé les députés à «ne pas décourager davantage les laboratoires publics et privés qui ont besoin d'un cadre lisible, sécurisé et clair pour la recherche sur les biotechnologies». Dans ce sens, Damien Jayat, spécialiste en biochimie et biologie moléculaire, admet dans Rue 89 que les chercheurs «ont parfois besoin de tester des PGM (plantes génétiquement modifiées, ndlr) en plein air car les expériences en labo ne suffisent pas». Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'Etat à l'écologie, voit dans ce projet la garantie que tout doit être public, relaye Ouest France. Le Figaro souligne qu'au socialiste Germinal Peiro, qui a critiqué ce texte «d'excessivement dangereux, car il va permettre la généralisation des cultures OGM dans notre pays», le député-médecin de Paris Bernard Debré a rétorqué que «les OGM sont les produits les plus surveillés au monde», qu'ils «ne sont pas dangereux pour la santé», et que leur utilité sur le plan médical est «scientifiquement prouvée». François Goulard, ancien ministre de la recherche, lui, a fustigé «l'obscurantisme écologiste». Bernard Accoyer, président de l'Assemblée nationale, a dit souhaiter un débat «équilibré où l'amalgame, le terrorisme intellectuel, la violence ne l'emportent pas sur la rationalité et la connaissance», rappelle Le Nouvel'Obs. «L'adoption de ce texte par l'Assemblée nationale va dans le sens de l'histoire», conclut Marc Laffineur, porte-parole du groupe UMP pour les OGM.
Seulement des voix discordantes se font entendre dans les rangs de la majorité. Ainsi, le sénateur UMP, Jean-François Le Grand, déclare dans une interview au Monde que «le XXIe siècle sera un siècle de restructuration autour d'un nouveau modèle qui verra l'homme placé au coeur des préoccupations. La question des OGM est un combat d'arrière-garde, mené par ceux qui pensent encore que l'économie l'emporte sur l'homme : des obscurantistes qui ferment les yeux sur le devenir du monde.» Il s'explique: «il faut continuer la recherche et ne pas se précipiter dans la prise de décision. J'ai eu le privilège de vivre le Grenelle de l'environnement de l'intérieur, en tant que président du groupe sur la biodiversité et de l'intergroupe sur les OGM. J'en ai tiré la conviction que la biodiversité doit être protégée à tout prix et que les OGM constituent un inconvénient à ce niveau. Leur intérêt est plus que douteux, y compris pour les agriculteurs». Le député UMP François Grosdidier s'oppose également à ce projet, précisant que les députés ne travaillent plus «sur le texte du gouvernement mais sur la version remaniée par le Sénat».
Quant à l'opposition, elle fait bloc contre le texte. 460 amendements ont été déposés contre le projet de loi. Noël Mamère, qui promet que les Verts vont se battre «comme des chiens», s'indigne de «la remise en cause de l'agriculture biologique au détriment de l'agriculture industrielle, qui utilise les OGM comme une arme contre les paysans». Avec les Verts, il parle d'«imposture politique qui s'attache à tordre le cou aux prescriptions du Grenelle». La détermination est aussi clairement affichée parmi les socialistes. Delphine Batho a «l'intention de se battre d'arrache pied». Dans L'Express, la députée s'explique: «ce projet de loi entérine la dissémination et la généralisation des OGM en plein champ : avant, on cultivait son champ mais avec les OGM tout est incontrôlable». Pour elle, le débat s'inscrit dans une thématique essentielle: «Tout comme il y a une exception culturelle française, il y a un une autre voie possible pour l'agriculture française, celle de la compétitivité par la qualité, la richesse de nos terroirs», avant de lancer: «Nicolas Sarkozy veut inscrire la gastronomie française au patrimoine de l'humanité alors même qu'il condamne ces produits à la disparition». Elle reproche aussi à la majorité de tout «mettre sur le dos sur l'Europe quand il s'agit de retranscrire une directive européenne en droit français». Autre voix au PS: Germinal Peiro. Le député de Dordogne précise que «s'il existe un consensus sur l'utilisation des OGM en milieu confiné à des fins pharmaceutiques, il existe un désaccord profond sur la mise en culture des plantes génétiquement modifiées». Peiro parle lui aussi de «coup bas contre le Grenelle de l'Environnement». Le parti apporte des précisions: «la liberté de produire et de consommer sans OGM» va à l'encontre du principe de précaution, décidé par le Grenelle. Geneviève Gaillard, députée des Deux-Sèvres, qui, dans Libération, affirme elle aussi son opposition au projet de loi, est fataliste: selon elle, le texte «va être accepté tel que parce qu'il représente un poids économique certain». Aussi, L'Humanité précise que la commission des Affaires économiques de l'Assemblée a approuvé le projet de loi rien avec les seules voix de l'UMP et du Nouveau Centre, et ce malgré les votes "contre" du PS, du PCF et des Verts.
Tiens, au fait, comment va Monsanto? Très bien, répond Le Monde, qui présente la santé financière de la firme américaine: au deuxième trimestre de son "exercice décalé" 2007-2008, Monsanto a plus que doublé ses bénéfices par rapport à l'année dernière. Soit un bénéfice de 1,13 milliards de dollars, soit 723 millions d'euros. Son PDG, Hugh Grant affirme en outre: «la performance de notre activité semences nous met sur la voie d'une nouvelle année exceptionnelle». Une activité dont le chiffre d'affaires a progressé de 36% au deuxième semestre, grâce aux résultats étasuniens et brésiliens. Alors, quand Christian Ponticelli, l'un des porte-parole du collectif Anti-OGM, lance dans Sud Ouest: «Que l'État remette les clés du pouvoir à Monsanto, tout sera plus clair », on est en droit de se demander les relations entre la firme américaine et les politiques français. Michel Urvoy, dans son édito, est pour le moins clair: ce texte «illustre d'abord à quel point les enjeux économiques et la puissance d'une poignée de multinationales, dans un système d'échanges mondialisé, peuvent guider certains choix politiques». Dans son interview au Monde, Jean-François Le Grand apporte son expérience: «certains ont fait main basse sur l'UMP afin de défendre des intérêts mercantiles, "ripolinés" pour les rendre sympathiques (...) La force de frappe de Monsanto et des autres semenciers est phénoménale. (...) J'ai été approché par Monsanto, et j'ai refusé de leur parler». Delphine Batho, dans L'Express, confirme ces propos: «Dès que je me suis portée candidate aux législatives dans les Deux-Sèvres en septembre 2006, j'ai été submergée par des brochures luxueuses envoyées par ces lobbies». Quant à Bernard Accoyer, il a réagi à l'interview du député Le Grand en la jugeant «inacceptable», affirmant: «considérer que parce que tel ou tel parlementaire défendrait telle ou telle position, telle ou telle conviction, il serait à la solde d'intérêts privés ou de groupes de pression». «Les parlementaires doivent pouvoir travailler dans les meilleures conditions d'information, de liberté d'expression et de vote» a-t-il ajouté.
Et les ONG dans l'histoire? Lylian Le Goff, spécialiste des biotechnologies à la Fondation Nicolas Hulot, parle au nom de tous: «tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut corriger le tir». Un collectif d'associations et de syndicats, dont Greenpeace, la Confédération Paysanne ou Attac, a organisé des manifestations "pour le droit de produire et consommer sans OGM". José Bové, lui, a annoncé son souhait de tenir un "piquet de vigilance" aux abords de l'Assemblée Nationale, qui estime qu'«on est en train de trahir ce qui a été la volonté collective qui est issue du Grenelle». Une opinion partagée par l'organisation écologiste France nature environnement, qui regroupe 3000 associations, précise Libération. Sud Ouest nous informe que dans le Gers, des manifestants ont investi les parkings des supermarchés armés de ruches sans abeilles. «Les abeilles sont l'un des premiers vecteurs de pollinisation, essentielle pour nombre de productions végétales. Avec cette loi, elles vont devenir indésirables car les agriculteurs qui voudront produire sans OGM diront aux apiculteurs d'aller voir ailleurs.» Le quotidien régional rappelle la prédiction d'Albert Einstein: «si les abeilles disparaissent, l'homme n'aurait plus que quatre années à vivre sur terre». Quant à Greenpeace, dans son style, l'association a déposé neuf tonnes de maïs "sans OGM" devant le siège parisien de l'UMP la veille de l'ouverture du débat. Ce qui a fait réagir les élus UMP. Patrick Ollier dénoncent des pressions qui «frisent la tentative d'intimidation». Bernard Debré estime que les anti-OGM «favorisent les multinationales américaines». Delphine Batho s'indigne dans L'Express du parallèle dressé entre les groupes de pression de l'industrie agro-alimentaire et un certain nombre d'associations, qui «n'ont pas d'argent à défendre et elles ont permis une prise de conscience de l'opinion.»
Pour conclure, prenons du recul sur ce sujet brûlant. Citons ainsi Michel Urvoy dans son édito paru dans Sud Ouest: «Est-il encore temps d'être pour ou contre les OGM ? La loi que les députés s'apprêtent à voter ignore la question. Cinq mois seulement après les conclusions, diversement comprises, du Grenelle de l'environnement, elle entérine une réalité : l'Europe accepte le transgénique ; la France en importe par cargos entiers pour nourrir ses animaux ; nous en mangeons, au moins indirectement, tous les jours ; et les grands acteurs mondiaux investissent massivement - et sans nous - dans de nouvelles recherches (...) Cette énumération, non exhaustive, d'incertitudes permet de comprendre pourquoi les OGM - et on aura le même phénomène, demain, avec les nanotechnologies - déchaînent autant les passions : à cause de leur dimension à la fois économique, scientifique, environnementale et éthique, chacun, d'une manière ou d'une autre, est concerné ; et, à un degré ou à un autre, personne n'en connaît le bilan des avantages et des inconvénients. Il ne faut pas s'étonner que le passionnel prenne alors le pas sur le rationnel.»
Sources: L'Express, L'Humanité, La Croix, Le Figaro, Le Monde, Le Nouvel Observateur, Libération, Ouest France, Rue 89, Sud Ouest
* "Un débat empoisonné?" est aussi le titre de l'édito de Michel Urvoy dans Sud Ouest.
publié par Hemlec dans: Politique




