Reuters
Dimanche 24 août. 2h50. Goulven Cuzon, guide de haute montagne, se réveille au refuge des Cosmiques, comme vingt-cinq alpinistes du "deuxième service". Face à lui, le massif du Mont Blanc du Tacul (Alpes françaises), la voie d'accès au Mont Blanc la plus fréquentée. Les conditions météorologiques sont excellentes. Là-haut, à 3.600 m, une vingtaine de personnes, habituées des montagnes, grimpent vers le sommet. Jean-Luc Tamanini, un autre guide, se lève à son tour. Lui aussi regarde le sommet, et particulièrement l'avancée lumineuse des alpinistes. Puis tout d'un coup, il «voit les lampes frontales glisser».
Daniel Duquesne est là-haut. Dès que le guide a crié: «Avalanche, plantez vos piolets», Daniel n'a pas hésité à obéir: «j'ai planté mon piolet aussi fort que j'ai pu et on a réussi à nager dans la neige». Son fils, Nicolas, est dans la cordée précèdente. Le guide leur a crié «courez vite, courez vite», il parvient à se déporter à droite mais l'avalanche l'emporte tout de même. Un «mur de glace», a décrit Marco Delfini, qui a lui aussi glissé de quelques centaines de mètres. Daniel n'avait rien entendu venir. «Pour moi l'avalanche, c'est comme un grand silence», estime-t-il. Alors que son guide commence à appeler les secours, l'alpiniste réalise ce qui vient de lui arriver. Sa cordée était un peu à la traîne, «c'est peut-être cela qui nous a sauvés», pense-t-il. «Ceux qui étaient au centre de l'avalanche ne s'en sont pas sortis», ajoute-t-il. L'avalanche qui vient de se déclencher faisait 200 mètres de long et 50 mètres de large. D'après le capitaine de gendarmerie, Daniel Pueyo, «la chute d'un sérac (bloc de glace) aurait provoqué une coulée de neige qui s'est transformée en avalanche». Dans le refuge, Goulven s'aperçoit du drame: «j'étais prêt à partir. J'ai regardé une nouvelle fois dehors et il n'y avait plus de lampe. J'ai compris qu'une catastrophe était arrivée».
Goulven part secourir les victimes. «On n'a pas vu de mort, mais c'était une ambiance lourde. Quand je dis scène d'apocalypse c'est parce qu'il y avait beaucoup de blessés, il faisait froid, il faisait nuit, il y avait du stress». «On a croisé des gens qui rentraient blessés, des visages ensanglantés, un autre qui revenait en boitant. Après on a trouvé le premier blessé qui avait une jambe cassée, ensuite le guide qui avait trois vertèbres pétées. Des gens en hypothermie, des gens paniqués, les gens ont vécu une horreur. Puis on a croisé une cordée, qui avait dévalé la face entière, pris dans la coulée. Ils étaient blancs des pieds à la tête mais ils n'avaient rien, ils rentraient au refuge». A 4h15, quatre hélicoptères amènent sur place des secouristes. Huit rescapés sont rapidement hospitalisés. Il s'agit de cinq français et de trois italiens, de 26 à 37 ans. Régis Laverne, du peloton gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Haute-Savoie fait le bilan des blessés: «certains souffrent de fractures de vertèbres ou de jambes cassées». Pour faciliter l'opération de secours, un arrêt municipal est pris pour interdire tout autre accès au Mont-Blanc du Tacul. On compte une quarantaine de secouristes et leurs chiens d'avalanche, trois hélicoptères dont un venu d'Italie. Vers 8 h, les secouristes localisent des personnes sous la glace. Mais il est trop dangereux voire impossible de leur venir en aide. «Nous avons de fortes présomptions que les disparus sont sur la partie aval du glacier, sous des barres de sérac, ce qui nous interdit toute action», déclare un responsable des secours. Parallèllement, une enquête est menée pour identifier les disparus. Des sacs entre autres effets personnels sont retrouvés. En fin d'après-midi, les recherches sont définitivement suspendues.
Les huit disparus sont identifiés: ce sont trois suisses, quatre autrichiens et leur guide. Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur, arrive sur les lieux du drame, accompagnée de Bernard Accoyer, président de l'Assemblée Nationale, et savoyard d'origine, ainsi que de Martial Saddier, député de la circonscription. La ministre survole les lieux de l'avalanche, et va saluer les blessés. Seulement, des cinq personnes hospitalisées à Sallanches, il n'en reste plus que deux aux urgences, dont les blessures - essentiellement des fractures - sont qualifiées de "légères". Elle explique sa venue en disant qu'il s'agit «d'un des accidents de montagne les plus importants de ces dernières années. Je tenais à féliciter l'ensemble des 50 personnels qui ont participé. Ils ont agi rapidement et dans des conditions extrêmement difficiles. Il y a eu une véritable coordination entre tous. Chacun a agi avec son savoir-faire. Cette grande communauté du secours doit être saluée». Elle déclare toutefois qu'il n'y a plus «aucune chance de retrouver quelqu'un vivant». «Il est extrêmement difficile de savoir avec certitude combien de personnes ont été prises dans l'avalanche. Grâce aux moyens techniques, nous avons la certitude qu'il y a des gens sous l'avalanche, mais il est impossible de savoir combien exactement». Il s'avère que les huit disparus sont équipés d'appareils d'appareils de recherches de victimes d'avalanches (Arva). Michèle Alliot-Marie ajoute en outre que les corps ne pourraient être récupérés «qu'au fur et à mesure de la fonte des glaces». Les secouristes craignent en effet que les huit victimes soient tombées au fond de crevasses recouvertes par la neige. Le lendemain du drame, un survol aérien de la zone, «dans le cadre normal des opérations de secours» est effectué. L'arrêté municipal pris la veille est levé. Jean-Louis Verdier, chargé de la montagne et de la sécurité à la mairie de Chamonix annonce que «ceux qui veulent aller au Tacul peuvent y aller».
«Il semble qu'il n'y ait pas eu d'imprudence, pour autant la montagne, comme la mer, demeure un milieu dangereux où un certain nombre d'évènements peuvent intervenir parce qu'on ne contrôle pas totalement la nature», a glissé Michèle Alliot-Marie. Le maire de Chamonix apporte sa contribution: «Ca fait partie des dangers objectifs de la montagne sur un secteur qu'on connaît bien et qui de temps en temps donne lieu à une chute de séracs». En effet, d'après l'adjudant Guy le Nevé, du PGHM,«un sérac est un danger objectif de la montagne. Il peut tomber à n'importe quel moment. Cet accident n'était pas prévisible. Mais il n'était pas surprenant». Le site endeuillé est le secteur le plus fréquenté pour atteindre le Mont Blanc. Le risque est donc tout aussi grand qu'une avalanche emporte des alpinistes. D'ailleurs, on y compte près d'un accident mortel par an. Ce nouveau drame porte à plus de cent le nombre de personnes décédées dans les Alpes françaises, suisses et italiennes cet été. Goulven Cuzon, qui s'apprêtaient à gravir le mont, connaissaient parfaitement le danger: «un collègue qui travaille à l'École nationale de ski et d'alpinisme était passé deux jours avant et m'avait prévenu que le sérac était très dangereux, qu'il allait péter, qu' il y aurait un drame dans pas longtemps». Qu'est-ce qui l'a alors poussé à vouloir tout de même grimper? Selon lui, la «montagne c'est plus ou moins l'acceptation du risque». «On minimise, on analyse ces risques, on évite les itinéraires dangereux mais on est quand même en montagne», souligne-t-il. «On sait qu'on pratique une activité à risque, on a des copains qui meurent, mais quand on ne va pas en montagne un petit moment, on a toujours envie d'y retourner, comme les marins en mer».
Sources: L'Est Républicain, L'Express, La Croix, La Dépêche du Midi, Le Daupiné Libéré, Le Figaro, Le Journal Du Dimanche, Le Nouvel Observateur, Libération, Sud Ouest




